Épisode 13. Des règles qui altèrent les comportements

Nous avons vu que les règles qui régissent le système monétaire existant sont historiquement le fruit d'une volonté déterminée de la part de certains humains d'exploiter leurs semblables. Nous avons vu également que ces règles créent mécaniquement des inégalités grandissantes entre exploitants et exploités. 
Mais se pourrait-il que des effets dans le sens opposé soient observables ? Que ce ne soient pas seulement des désirs égoïstes qui aient engendré ces règles iniques, mais que des règles iniques engendrent tout autant des comportements égoïstes ? 
Si la réponse est positive, cela voudrait dire que nous sommes en présence d'un système auto-résilient d'une force exceptionnelle, et cela expliquerait en partie sa résistance dans le temps et son développement dans l'espace économique, malgré tout les inconvénients et les déséquilibres qu'il impose. 

Paul Piff est un scientifique distingué, spécialiste des études socio-économiques. Il analyse les effets de l'enrichissement et du statut social sur les comportements des individus. Il travaille à l'Université de Californie à Berkeley et passe son temps à étudier dans quelle mesure les hiérarchies et les inégalités fondent et transforment les relations sociales entre les individus et les groupes d'individus. 
Il a démontré par de nombreuses investigations scientifiques que les avantages ou les désavantages qui distinguent certains individus ou groupes d'individus (ce que l'ancien monde décrivait parfois sous le nom de "Classes Sociales") sont à la base de leurs processus d'interaction et de certains choix de comportements (moral ou immoral, altruiste ou égoïste, coopératif ou individualiste, etc.). 
Au cours de son programme de recherche expérimental, il a par exemple découvert qu'une augmentation de la richesse et du statut social d'un individu provoque chez celui-ci, d'une part une amplification de l'auto-satisfaction et de l'égocentrisme, et d'autre part une diminution de la compassion, de l'altruisme et du sens de l'éthique.

L'une de ces expériences met en présence deux sujets et un jeu de Monopoly. Le jeu est le jeu classique, avec les avenues, les gares, et les hôtels à construire et à louer. 
Mais il y a un truc : les règles sont modifiées de telle sorte que l'un des deux joueurs ait toutes les chances de gagner, tandis que l'autre sera inévitablement le perdant : 
1. le premier joueur, appelons-le A, reçoit 2.000 au début et 200 à chaque tour. L'autre, B, reçoit la moitié. 
2. A joue avec deux dés, et donc parcourt le circuit deux fois plus vite que B, qui n'a reçu qu'un seul dé. 
3. A reçoit le pion en forme de Rolls-Royce, alors que B joue en déplaçant la vieille godasse...
4. Et puis on met, à égale distance des deux joueurs, sur la table, un bol de bretzels !

Et la partie commence... 

Les scientifiques ont placé des appareils pour prendre des mesures diverses : 
- le volume sonore des voix et de la frappe des pions quand les joueurs les déplacent sur la table de jeu
- la dimension physique des joueurs, pour déterminer s'ils ont tendance à s'étirer, à se grandir, ou à se contracter
- l'éthique des comportements, l'équilibre ou le déséquilibre des interactions.

Dès le début du jeu, A prend de l'avance. Mais il ne réagit pour l'instant à cette inégalité flagrante que par des sourires gênés. Il semble à la fois regretter cette situation embarrassante et l'accepter, au nom de l'expérience scientifique. 
Alors qu'il réussit coup gagnant sur coup gagnant, achète tout ce qui se présente et collecte de plus en plus de loyers, il semble peu à peu oublier son inconfort. Il étire ses jambes, prend plus de place, tend les bras au-dessus de sa tête en signe de victoire, parle plus fort. À chaque fois qu'il joue, il frappe sa Rolls Royce de plus en plus fort sur la piste de jeu, finissant souvent par un bruit retentissant et vainqueur. 
De son côté, B rétrécit. Il semble s'ennuyer et ne guère prendre de plaisir. Il parle peu et ne fait pas de bruit. 
A par contre, s'amuse bien, il rit. Parfois, jugeant probablement que B, son adversaire malchanceux, est trop lent, il saisit lui-même la petite godasse pour jouer les coups à sa place. Plus le jeu avance, plus il est efficace. Il ne croise plus le regard de B. Tandis qu'il encaisse l'argent du perdant, il reste froid et impassible. 
… Et il mange deux fois plus de bretzels !

Les résultats de cette expérience, qui s'est déroulée sur une centaine de sujets sur une période d'un an, sont probants. Paul Piff les résume ainsi : "Si l'on met quelqu'un dans un jeu et dans un rôle où il dispose de plus de privilèges et de pouvoir, il a tendance à adopter des comportements similaires à ceux qui disposent effectivement de plus de pouvoir, de plus d'argent et d'un statut social plus élevé."

Une autre expérience intitulée : "Une position sociale plus élevée est un prédicteur de comportements moins éthiques" semble corroborer ces résultats. Par des études de terrain, des questionnaires, des jeux et des études en laboratoire, ces travaux ont montré que le fait de disposer de hauts ou très hauts revenus a tendance à rendre les individus plus égocentriques, plus détachés et moins compatissants que les autres. 
Une de ces études consiste par exemple à étudier les réactions des automobilistes par rapport à un piéton se trouvant sur le trottoir et sur le point de traverser la rue à un passage clouté. 
Un observateur placé en amont du trafic classe les voitures en approche sur une échelle de 1 à 5 selon leur cylindrée, leur état, et leur année de construction (qui figure sur la plaque minéralogique), puis un autre placé au niveau du passage clouté comptabilise les conducteurs qui s'arrêtent et ceux qui passent sans ralentir. 
Les résultats, ici aussi, sont probants. Sur 152 véhicules mesurés lors de l'expérimentation, tous les conducteurs de véhicules de catégorie 1 (vieilles voitures de petite cylindrée en mauvais état) se sont arrêtés pour laisser passer le piéton. 
Pour les catégories 4 et 5 (grosses et très grosses cylindrées récentes), 45% sont passés sans ralentir. 

D'autres études analysent les relations à la triche, au secret, à l'accaparement. Tous les résultats concordent : les comportements éthiques se dégradent au fur et à mesure de l'amélioration de la situation socio-économique perçue. 
Et bien d'autres études, par d'autres chercheurs, confirment ces résultats. 

Ceci dit, il convient d’être prudent. Ces recherches ne démontrent absolument pas qu'il faille accuser qui que ce soit de quoi que ce soit, bien au contraire. Il y a des imbéciles et des gens bien partout, et les plus fortunés d'entre nous produisent indéniablement des richesses considérables, qui profitent largement au bien-être et à la prospérité de millions de gens. Ces recherches étudient les effets statistiques de l'enrichissement, du succès et du statut social sur les comportements individuels, elles ignorent totalement les seuils de déclenchement à partir desquels ces comportements se produisent. 
Ces études ne tentent de répondre qu'à une seule question : 
Quand un être humain se trouve dans une situation de pouvoir économique, de privilège ou de statut social élevé, son organisation mentale se modifie-t-elle, et si oui, dans quelle mesure et dans quelle direction ?

Dans un monde où les 85 personnes les plus riches du monde possèdent autant que les 3,5 milliards les plus pauvres, où le 1/5ème le plus riche de la population a vu ses revenus augmenter de 45% en 30 ans et le 1/5ème le plus pauvre a vu les siens diminuer de 11%, c'est assurément une question qui mérite réflexion.

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