Épisode 16. L'auto-crédit ou le comble du privilège

"Il n'y a pas de limite au montant de monnaie bancaire que les banques peuvent créer, pourvu qu'elles marchent toutes d'un même pas."

Traité sur la monnaie, John Maynard Keynes
"A Treatise on Money: The Pure Theory of Money" (1930)

D'abord un court extrait de l'un des textes les plus importants de l'économie moderne, le célèbre "Traité sur la monnaie" de John Maynard Keynes (1930) : 

"Il existe deux manières pour une banque de créer des créances envers elle-même afin de mettre au monde de la monnaie, c'est-à-dire ce que nous appellerons ici des dépôts. 
D'abord, elle peut créer des dépôts en faveur d'un déposant individuel en contrepartie d'une valeur reçue sous la forme soit de monnaie fiduciaire, soit de tout autre titre (un chèque par exemple) autorisant le transfert d'un dépôt dans une banque (une autre banque ou elle-même). Un membre du public présente du liquide ou un chèque, et obtient en retour un droit à une créance en liquide (un dépôt) qu'il peut exercer ou transférer à quelqu'un d'autre." 

NB1 : Keynes décrit ici le processus de création de monnaie bancaire que nous avons décrit dans l'Épisode 1 : un client remet un titre (un billet de banque, un chèque, un accord de prêt, une traite) et en échange, la banque lui crédite son compte. 

"... Mais il y a une seconde façon pour la banque de créer une créance envers elle-même. Elle peut elle-même acheter un actif, c'est-à-dire augmenter ses investissements, et les payer, en première instance du moins, en établissant une créance envers elle-même.
Dans les deux cas, la banque crée les dépôts ; car seule la banque elle-même peut autoriser la création d'un dépôt dans ses livres."

Ensuite, un extrait d'un livre de cours destiné aux élèves de premier cycle de Sciences économiques et d'Administration Économique et Sociale : "Économie monétaire et financière, Cours, Méthode, Exercices corrigés", de J.-L. Bailly, G. Caire, A. Figgliuzzi et V. Lelièvre, (2006) Éditions Bréal (page 58) : 

"[Le] processus de création a lieu également quand la banque [...] achète un actif réel (un immeuble par exemple), ou un actif financier (action, obligation, titre de créance négociable privé ou public). Acquis par la banque, ces biens immobiliers ou ces titres financiers sont inscrits à son actif, et en contrepartie le compte courant du vendeur est crédité au passif de la banque de la contre-valeur."

Il semblerait donc que les banques puissent :
- d'une part, créer de la monnaie nouvelle pour des clients qui lui remettent des titres en gage (leurs propres richesses ou leurs propres engagements de payer – voir Épisodes 1 et 2 des "15 Bonnes Raisons...")
- d'autre part, créer de la monnaie nouvelle en s’accordant des crédits à elles-mêmes.

Ce procédé leur permettrait, entre autres, d'auto-financer leurs propres investissements, c'est-à-dire d'acheter par exemple des biens immobiliers, mais aussi pourquoi pas de financer leurs achats de valeurs mobilières, leurs acquisitions de contrats à terme, de produits dérivés, etc, etc. 
Certains spécialistes confirment que les banques peuvent ainsi, c'est l'expression consacrée, "monétiser leurs dépenses". 

NB2 : On peut se demander si ce nouveau pouvoir d'achat, créé tout aussi "ex nihilo" que le reste, constitue pour la banque un "crédit" envers elle-même (qu'elle devra se "rembourser" par la suite) ou un "don". Mais la question est toute théorique. En effet, rien n'empêche la banque de conserver son crédit ad vitam eternam. Il y a en effet peu de chances qu'en cas de "non-paiement", elle s'envoie à elle-même les huissiers pour récupérer ce qui lui appartient déjà ! Et d'un point de vue comptable, rien n'empêche une entreprise de conserver indéfiniment dans ses livres une dette dont elle serait elle-même le créancier. 

Dans les faits, il s'agit donc bien d'un "auto-crédit". 
La banque devra donc théoriquement se "rembourser", par exemple en recueillant des recettes puis en détruisant la monnaie correspondante, comme si elle se payait à elle-même les mensualités qu'elle se doit. (voir Épisode 2) 
Ces opérations peuvent sembler absurdes et constituer le comble de la langue de bois pour justifier des pratiques douteuses. Mais on peut analyser la situation en comprenant que la banque joue un rôle double : elle est d'une part émettrice de crédit, et d'autre part emprunteuse. 
Le petit plus, c'est que les intérêts, soit n’entrent jamais en ligne de compte, soit s'annulent. Même s'ils figurent dans la comptabilité interne de la banque, l'argent concerné ne sort pas du bilan. S'ils existent, les paiements d'intérêts payés par la banque en tant qu'emprunteuse vont s'accumuler au compte de la banque en tant qu'émettrice du crédit. C'est dans tous les cas une particularité qui permet au secteur bancaire de disposer d'un accès au PTZ (Prêt à Taux Zéro) en permanence, et donc d'un avantage non-négligeable sur tout le reste de la population. 

Résumé : 
Le métier de la banque est de créer de la monnaie pour la louer à tous les agents non-bancaires (État, collectivités, entreprises, particuliers). Les banques sont aussi des entreprises, qui ont parfois besoin d'emprunter. Lorsque le cas se présente, elles se créent de l'argent gratuit.

Les détails : 
Une banque n'a pas de compte bancaire qui lui soit propre. Elle crée de la monnaie quand elle paye ses dépenses, et elle détruit de la monnaie quand elle reçoit ses recettes. 
Quand la banque achète un bien immobilier ou un titre financier, elle inscrit le bien ou le titre à son actif, débite son compte "Trésorerie" de la valeur monétaire correspondante, et inscrit au passif la contrevaleur. C'est ce passif qui devient la monnaie que le vendeur reçoit. 
On peut dire que la banque crée de la monnaie pour payer ses dépenses et ses achats. Mais il vaut mieux dire : elle "monétise sa trésorerie", c'est moins clair.

Dans le cas d'un achat immobilier pour elle-même, la valeur du bien est inscrite à l'actif, tandis que le paiement au vendeur est créé au passif. La banque crée donc simultanément un actif et un passif de valeurs identiques. Le bilan reste équilibré. 
Dans le cas des salaires qu'elle verse à son personnel, la banque crée seulement un passif, qui devient la monnaie que reçoivent les employés. Puisqu'il n'y a pas d'acquisition de biens, l'actif ne peut pas être augmenté. La banque doit donc compter sur ses rentrées futures pour détruire de la monnaie et rééquilibrer son bilan, en diminuant peu à peu son passif à la hauteur de la monnaie créée en amont pour payer ses salariés.

NB : On peut dire que les salariés travaillent pour recevoir de l'argent créé ex nihilo, argent qu'il devront ensuite créer à leur tour sous forme de valeur ajoutée afin que la banque puisse le détruire et conserver l'équilibre de ses comptes (plus un bénéfice). 

Dans le cas des achats d'actifs financiers, les choses sont beaucoup moins claires. Il faut examiner le "Bulletin Mensuel" de la BCE, qui est disponible tous les mois sur le site www.banque-france.fr
Dans les "Statistiques de la zone Euro", à la page S6, on trouve le bilan consolidé de l'Eurosystème, qui comporte une ligne "Autres Actifs". Pour Janvier 2014 par exemple, ces "autres actifs" se montaient à 245 milliards d'euros, soit plus de 10% du total de l'actif de l’Eurosystème. 
Pour l'ensemble des banques commerciales et institutions financières de toute l'Europe, c'est encore plus étonnant. Il faut aller au tableau 2.2 de la page S11 pour trouver le bilan consolidé des I.F.M. (Institutions Financières et Monétaires) et examiner la colonne 11, intitulée là aussi "Autres actifs". Le total de ces "Autres actifs" est ici de 4.228 milliards (pour janvier 2014), soit près de 17% du total de l'actif consolidé. 

De quoi sont constitués ces 4.228 milliards ? 

Rien ne le précise. On ne peut qu'essayer de deviner. 

1er indice : une petite note en bas de la page S11 nous dit : " En décembre 2010, une modification a été apportée aux modalités d’enregistrement des produits dérivés dans un État membre, ce qui a entraîné un accroissement de cette position". Autrement dit, il se peut qu'un changement dans les modes d'enregistrement ait modifié les résultats...
2ème indice : en pourcentage du total des bilans, on constate que les montants des crédits accordés aux agents non-bancaires (États, ménages et entreprises) n'ont guère augmenté ces dernières années, ce qui signifie qu'il n'y a pas eu de création monétaire de ce côté-là. 

Et pourtant les bilans n'ont pas diminué, loin de là ! Alors d'où vient cette monnaie, et où a-t-elle été s'investir ?

Hypothèse : 
Il se pourrait bien qu'un certain nombre d'investissements pour compte propre aient été réalisés (produits dérivés, immobilier, actifs monétaires et financiers ?...) et qu'ils soient comptabilisés dans cette ligne "Autres actifs" du bilan consolidé des IFM. 
Ceci dit, il est impossible (pour le public non bancaire) 1. de le savoir avec certitude et 2. d'en avoir le détail. 

Ces actifs sont-ils acquis par "création monétaire" ?

Il semble bien que la banque crée de la monnaie scripturale (ou monnaie secondaire) à chaque fois qu'elle acquiert un bien immobilier ou des titres financiers. Théoriquement, ces actifs sont ensuite "remboursés" avec les profits. 
Mais pour acquérir des actifs et en tirer profit, en particulier des actifs financiers, l'accès au crédit est un élément déterminant. Car c'est bien au niveau des profits potentiels permis par l'accès au crédit que la situation peut s'analyser. 
En ce qui concerne les marchés très particuliers des produits dérivés (futures, options, CDS, swaps, warrants, etc.), les profits sont réalisés sur la valeur réelle des actifs "sous-jacents" (indices d'actions, d'obligations, matières premières, devises...), et non pas sur la somme marginale qu'il suffit de déposer en garantie pour avoir le droit de "jouer" sur leurs dérivés. 
Il suffit en effet, par la magie de "l'effet de levier", de financer le dépôt de garantie - en général un pourcentage de la valeur de l'actif réel (entre 10 et 1%) - pour pouvoir spéculer sur des montants 10 à 100 fois supérieurs. Mais la monnaie créée qui figure sur les comptes des "market makers" est bien égale au montant total. Sur ces marchés, l'accès au crédit est donc un élément déterminant des profits. 

De plus, des techniques extrêmement sophistiquées (algorithmes, neural networks, High Frequency Trading, etc.) sont utilisées pour s'assurer que les opérations de trading restent profitables quels que soient les mouvements du marché, à la hausse comme à la baisse. Ces techniques ne sont accessibles que pour les acteurs les plus puissants, c'est-à-dire ceux qui disposent de budgets quasiment illimités. Là encore, l'accès au crédit, la proximité physique des centres d’exécution des ordres, et la taille des transactions, favorisent les institutions les plus importantes. 

Et c'est probablement là que les plus grosses banques profitent le plus outrageusement de la création de monnaie ex nihilo dont elles elles se partagent le privilège. Il est même possible que ce soit ainsi que se créent les montagnes de spéculation que nous constatons dans les faits.

Ce sont probablement ces phénomènes que Keynes le visionnaire pressentait quand il écrivait en 1930 : "Il n'y a pas de limite au montant de monnaie bancaire que les banques peuvent créer, pourvu qu'elles marchent toutes d'un même pas."

En conclusion de ce chapitre inédit, il semble donc que le sujet de la création de monnaie pour opérations en compte propre reste l'un des plus grands tabous du secteur bancaire actuel, sur lequel règne une sorte de "silence de cimetière". 
Les informations que nous avons présentées ci-dessus demandent à être vérifiées et confirmées par des spécialistes. Malheureusement, les dits spécialistes - professeurs, chercheurs, directeurs de banques - ne semblent pas encore disposés à creuser le sujet trop profondément. 

Car en vérité, si ces informations se vérifient, elles peuvent se révéler accablantes : elles signifient que les banques profiteraient ainsi d'un avantage colossal dans toutes les transactions concernant des actifs, et seraient à la source des gigantesques mouvements de spéculation que nous constatons dans la réalité.

Ce serait alors un élément essentiel de plus pour motiver des réformes profondes des institutions et des règles financières, tout autant qu'une incitation majeure pour entamer enfin des réflexions et des actions citoyennes de première nécessité.

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